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* CHEMIN SCABREUX

 "Le chemin est un peu scabreux

    quoiqu'il paraisse assez beau" 

                                        Voltaire 

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Publié par VERICUETOS

Contes courts, Dix huit ans après par Danièle Covo

Dix-huit ans après

 

         On lui avait servi son café, un café noir, très serré. Le marc déposé au fond de la tasse garderait occultes ses prédictions ; il n’y avait personne pour les lui lire. Elle était assise, seule, à une table d’une taverne de la vieille ville.

 

         Seule, mais pas esseulée. L’expérience des retrouvailles avec Athènes, cinquante ans après sa première et unique visite, était trop captivante pour cela. Elle se sentait vaguement ridicule, en ce pays où l’on ne voyait guère de femme assise seule à une table ; pas plus que d’homme d’ailleurs, les Grecs sortant en couple et surtout en bande. Mais elle était touriste, contrairement aux commensaux qui l’entouraient. Elle se laissa porter par les sonorités argentines de la langue, le volume excessif des voix, les rires, la musique locale percevable en sourdine…

 

         A quelque distance d’elle, un homme lui faisant face attira son attention. Il était assis avec deux femmes dont elle ne pouvait distinguer le visage. Elle le regarda longuement et sentit brusquement son visage en feu. Yannis ! Etait-ce possible ?! Yannis… combien d’années après ?! Vingt ans ? Non, dix-huit… Ils s’étaient connus près de deux ans après son divorce, et leur affaire avait bien duré encore deux ans…

 

         Mais était-ce bien lui ? Les cheveux grisonnants… le temps était passé, bien sûr. Il avait le même âge qu’elle, et à soixante ans… A cette distance, elle ne percevait pas de rides, seulement un visage marqué, celui d’un homme mûr. Mais c’était le même front, large, dégagé. « Je peux lire sur ton front », avait-elle coutume de lui dire, en guise de reproche lorsqu’ils se querellaient.

 

         Des querelles, il y en avait eu, et cela s’était terminé par une séparation, si douloureuse pour elle. Inévitable à la longue, avait-elle pensé alors, pour se consoler. Pas si inévitable que ça, avait-elle regretté plus tard…

 

         Elle l’avait connu à Paris, chez des amis communs. Il était architecte, comme elle. Elle apprit par la suite qu’il était rentré en Grèce après leur rupture et elle avait ainsi perdu toute trace de lui. Et voilà maintenant qu’elle le retrouvait ! Mais était-ce vraiment lui ?

 

         Cet homme semblait plus corpulent, mais avec l’âge il était naturel qu’il ait forci. Elle reconnaissait le front, le nez, parfaitement rectiligne, les joues restées lisses, la bouche aux lèvres droites, bien dessinées. Et ce menton, le même, juste ce qu’il faut d’arrondi pour équilibrer le tout. Equilibre, c’était le mot. Malgré la soixantaine ses traits restaient, comme autrefois, parfaitement proportionnés. Oui, elle connaissait ce visage par cœur.

 

         « Ton profil de dieu grec », aimait-elle susurrer dans ses bras, en suivant du bout du doigt la ligne médiane de son visage, de la racine des cheveux jusqu’au bout du menton. Il n’aimait pas trop cela, d’ailleurs, arguant que les Grecs étaient avant tout des méditerranéens, plus rudes que les pâles Hellènes aux traits trop parfaits à son goût.

 

         Bouleversée, elle resta figée sur place, cherchant à reprendre ses esprits. A la table de Yannis, on venait seulement de servir les entrées. Elle se dit qu’elle avait le temps de décider de la marche à suivre… Lui, par chance, ne regardait pas dans sa direction. Il était trop absorbé par les deux femmes. Yannis était un séducteur. Etait-il marié à présent, y avait-il quelqu’un dans sa vie ? S’il en était ainsi, ce ne devait certainement pas être l’une de ces femmes. Son attitude avec elles ne traduisait ni l’habitude que donne la vie commune, ni un état amoureux, malgré son air de beau parleur. Oui, c’était Yannis, tel qu’elle l’avait toujours vu faire avec les femmes qu’il ne connaissait pas trop encore. Il n’y avait sans doute nulle intimité entre aucune de ces deux femmes et lui. Elle se surprit à se sentir soulagée à cette idée…

 

         Elle allait donc se lever et s’approcher de lui. La reconnaîtrait-il, se demanda-t-elle, inquiète des marques du temps sur son visage…  Elle se savait bien conservée pourtant. Et Yannis était galant homme ; il ne laisserait paraître que la surprise et le bonheur des retrouvailles. Dix-huit ans après, toute animosité devait être effacée. Et puis le hasard de cette rencontre était trop exceptionnel !

 

         Ils avaient tant à se dire ! Dix-huit années à se raconter, que d’expériences ! Elle en était tout émue d’avance.  La complicité avait été si grande entre eux, tant d’idées, tant de passions partagées, tant de rires… Elle verrait à nouveau cette étrange petite lueur dans son regard, un regard franc qui la traversait. Et ce sourire enchanteur, cette présence de tout son être. Yannis l’enveloppait sans même la toucher…

 

         Ils parleraient, parleraient encore… Il lui montrerait Athènes, l’emmènerait au Musée Archéologique… Elle monterait avec lui sur l’Acropole, lui raconterait l’émotion qu’elle y avait ressentie, un demi-siècle après sa toute première visite… Il la promènerait dans la ville la nuit, elle qui n’osait pas y circuler toute seule à une heure tardive… Il l’emmènerait chez lui, elle connaîtrait son intérieur… Et, qui sait, peut-être feraient-ils à nouveau l’amour, comme il savait si bien faire ; comme elle savait si bien faire, elle aussi, avec lui… Une bouffée de désir monta en elle à cette pensée, son regard toujours fixé sur Yannis ; un désir ensommeillé depuis longtemps, ces dernières années avaient été si sages…

 

         Elle ouvrit son sac, en sortit son poudrier, rectifia discrètement coiffure et maquillage. Puis elle se leva, le cœur battant la chamade et s’avança vers la table de Yannis d’un pas mal assuré.

 

         Dans la rue, un crissement strident se fit entendre soudain. Une voiture venait de freiner net, manquant de renverser un piéton imprudent. Aussitôt résonnèrent cris et jurons. Mais elle n’entendit rien. Surpris, comme tous, par le bruyant incident, Yannis venait de tourner la tête dans la direction de la rue. Elle le vit de profil.

 

         Au premier coup d’oeuil elle ne vit que le nez. Un nez généreux, aquilin, presque bourbon… Elle resta pétrifiée. Cet homme n’était pas Yannis: le front plus bombé, les lèvres plus épaisses, l’oreille plus arrondie… Elle se sentit défaillir. Elle crut que le sol se dérobait sous elle.

 

         L’homme la remarqua, plantée là, immobile. Il lui adressa quelques mots en grec qu’elle ne comprit pas. Il ajouta alors, en anglais : «  Madame, cela ne va pas ? » Elle secoua la tête, balbutia une réponse indistincte, tandis que les deux femmes de la table la considéraient avec curiosité. L’homme se leva, lui tendit une chaise : « Asseyez-vous, je vous en prie, vous êtes bien pâle ». Le ton était chaleureux, le regard intense. Une forte présence se dégageait de lui. Elle se sentit tout entière enveloppée par cette présence.

 

         Alors, sans trop savoir ce qu’elle faisait, elle prit place à ses côtés.

 

Kinésithérapie

 

         Je la rencontrais tous les matins. Sauf les week-ends et les jours fériés, bien entendu. Elle était là, tout de blanc vêtue, la blouse amidonnée, les cordons de chaussures impeccablement noués. Chez elle, tout était d’équerre ; même ses cheveux étaient coupés au carré.

         Elle m’attendait, toujours à sa place dans le box de kinésithérapie. Plantée toute droite sur ses pieds écartés, les poings sur le hanches, les sourcils froncés, les lèvres serrées, le regard fixé sur moi, sévère. Elle marmonnait le même bonjour, tous les jours, sans jamais se dérider. Elle m’installait sur la table de kiné, tous les jours de la même façon. Et elle me manipulait sans un mot, tous les jours. Elle me massait, me retournait, me poussait, tirait, levait, descendait, pliait, dépliait… les bras seuls au début, bras et jambes plus tard, cou, dos, tout y passait. J’étais un pantin, son pantin articulé, tous les jours… A se demander si elle n’était pas payée pour me désarticuler, justement…

         Un accident de la circulation, bête comme tous les accidents, avait fracturé mon bassin. Douleur atroce, mais pas de danger vital. Une intervention chirurgicale, de longs mois d’hôpital s’ensuivirent ; mais en ce moment, dans ce centre de rééducation, le pire pour moi ce n’était pas l’accident. Le pire c’était la kiné. Cette kiné. Impossible d’en changer. Professionnelle sérieuse (ça, pour sérieuse, elle l’était… !) et compétente. La Direction n’avait rien à lui reprocher. Mais moi…

         Mon supplice matinal atteint son comble lorsque, au bout de trois mois, sans un mot, sans un geste ou presque, elle m’infligea l’exercice avec les poids. « La poulie maintenant ! », aboyait-elle tous les jours. Et elle accrochait un poids à la corde d’une poulie fixée au plafond, corde munie d’une poignée avec laquelle je devais tirer, de façon répétitive, pour faire remonter le poids. Poids en fonte apparemment, un prisme noir, lourd… si lourd ! « Dix fois ; vous arrêtez deux minutes, pas plus, vous reprenez dix fois » Cinq séries, tous les jours. Et elle augmentait les poids, régulièrement, implacablement.

         Elle ne souriait jamais. Moi non plus. Mais ce jour-là, je lui souris. Je l’appelai : « Regardez, venez voir, j’ai quelque chose pour vous… » Surprise, elle s’approcha. Debout, juste à l’endroit précis. C’était bon.

         Ma main lâcha brusquement la poignée. « Vlan ! » Le poids s’abattit d’un coup sur le crâne qui explosa. Même pas un cri. Toujours sobre, la kiné.

         Mais pour une fois, plus rien chez elle n’était d’équerre.

 

Danièle Covo est née à Buenos Aires, Argentine, où elle a vécu jusqu’à ses études universitaires. De famille européenne, parlant le français à la maison, elle a  par la suite vécu et travaillé à Paris. Elle a donc, depuis toujours, maîtrisé aussi bien l’espagnol que le français (au point qu’elle-même est incapable de dire laquelle des deux langues est sa langue maternelle…). Bien que l’écriture l’ait accompagnée tout au long de sa vie, elle s’est consacrée à son métier de psychologue et de psychanalyste. C’est au terme de sa carrière professionnelle qu’elle revient à cet amour d’enfance qu’a toujours représenté pour elle l’écriture. A quinze ans, un de ses textes a été publié en anglais aux Etats Unis, alors qu’elle y séjournait pour des raisons médicales. Une de ses nouvelles (« Tango ») est parue en français et en espagnol dans Vericuetos de Mars 2010. Cette nouvelle, inspirée d’un tableau de son ami le peintre Alvaro Valbuena, ouvre d’ailleurs et donne son titre à un recueil de quatre nouvelles paru aux Editions Complicités en 2013. Lauréate du concours Plumes de Neuilly en 2015, et à nouveau en 2016, en raison de deux autres de ses nouvelles, son premier roman devrait paraître dans le courant de cette année.

 

Daniela Covo nació en Buenos Aires, Argentina, donde vivió hasta emprender sus estudios universitarios. En su familia, originaria de Europa, el idioma hablado era el francés. Más tarde vivió y trabajó en París. Dominó pues siempre tanto el español como el francés (a tal punto que ella misma es incapaz de decir cuál de los dos idiomas es su lengua materna…). Aunque la escritura la haya acompañado a lo largo de toda su vida, se consagró a su profesión de psicóloga y de psicoanalista. Actualmente, al término de su carrera profesional, se reencuentra con ese amor de infancia que siempre ha sido para ella la escritura. A los quince años de edad, uno de sus textos fue publicado en inglés, en los Estados Unidos, donde residía por razones médicas. Uno de sus cuentos (“Tango”) fue publicado en francés y en español en Vericuetos de Marzo del 2010. Inspirado de un cuadro de su amigo, el pintor Alvaro Valbuena, encabeza el libro de cuentos así intitulado, publicado por las Editions Complicités en el 2013. Laureada en el concurso literario Plumes de Neuilly en el 2015, y nuevamente en el 2016, por dos otros de sus cuentos, tiene actualmente una novela en preparación.

 

Contes courts, Dix huit ans après par Danièle Covo
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