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* CHEMIN SCABREUX

 "Le chemin est un peu scabreux

    quoiqu'il paraisse assez beau" 

                                        Voltaire 

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Publié par VERICUETOS

Contes de Danièle COVO, écrivaine Franco-Argentine

Vacances

Tout a commencé avec le goût. Je fus pris de plus en plus de passion pour le poisson et d’une attirance immodérée pour les brioches et la crème chantilly. En même temps, je me sentais de plus en plus rebuté par les légumes et surtout par les fruits, notamment les agrumes, qui m’inspirèrent très vite une vraie répulsion.

L’absence de ma femme pendant un mois allait me permettre de donner libre cours, sans jérémiades ni reproches, à mes nouveaux goûts alimentaires.

Notre couple allait mal, très mal. Je ne supportais plus cette femme dominatrice et critique, qui imposait ses points de vue avec intransigeance et qui, finalement, me rejetait. Aussi, prétextant une surcharge inopinée de travail au bureau, je finis par la convaincre de partir sans moi en vacances, chez des amis, à la Réunion. Cet éloignement était pour moi la garantie d’un vrai repos, sans même de coups de fil récriminateurs.

Dès son départ, je me laissai aller à un penchant grandissant pour l’indolence et l’inaction. Mon cycle veille-sommeil en fut complètement transformé. Mes journées s’écoulaient entrecoupées de longs sommes dans mon fauteuil préféré, une bergère recouverte de velours bleu. Mes nuits aussi d’ailleurs, mon lit n’étant plus mon lieu de repos principal. Le gros tapis moelleux du salon devint un lieu prisé pour mes nombreuses siestes quotidiennes ; roulé en boule dessus, je lui trouvais un confort que je ne lui avais auparavant jamais soupçonné. 

C’est à l’occasion des moments de veille pendant la nuit que je découvris que ma vue avait évolué. En effet, à mesure que le temps passait, mes yeux distinguaient de mieux en mieux les objets dans le noir, si bien que, très vite, il ne me fallut plus du tout allumer la lumière.

Quelque chose de similaire se produisit au niveau de l’odorat et de l’ouïe.

Ainsi, j’étais devenu sensible à une foule d’odeurs inconnues précédemment. C’était comme si tout à coup les choses s’étaient mises à sentir… Notre vieux yucca, notre grand ficus, inodores jusque là, se mirent de cette façon à manifester leur existence. De même les pigeons qui, de temps en temps, viennent se poser sur la balustrade de notre balcon : ils dégageaient à présent une odeur excitante qui me faisait frémir.

Mais l’odeur qui me rendait fou, c’était celle du poisson, que je cuisinai en grande quantité pour m’en constituer une bonne réserve. Je me mis à en raffoler. Je finis par en manger directement dans la casserole et puis, très vite, cru, à même l’emballage…

Quant aux sons, ils se modifièrent eux aussi. Celui de la télévision ne m’atteignait plus, quelque fût son volume (Je cessai vite, d’ailleurs, de regarder la télé, qui m’indifférait de plus en plus). En revanche, je pus distinguer, très nettement, les pas de mes voisins sur le lino du palier, pourtant inaudibles jusque là.

Les jours s’écoulaient, paisibles. Je ne sortais plus, je ne m’intéressais plus à ce qui auparavant m’attirait. Mais je ne restais pas totalement inoccupé. Mes sommes répétés alternaient avec des périodes d’activité motrice intense. Je me mis à courir dans l’appartement et bientôt à sauter avec une agilité insoupçonnée. Ce jeu me plut. Je me mis ainsi à bondir, me retrouvant sans effort sur le buffet de la salle à manger ou capable de franchir d’un saut la table basse devant le canapé du salon…

J’acquis également une adresse exceptionnelle en position accroupie. Mes mains devinrent vite aussi utiles que mes pieds dans mes déplacements. Je constatai avec étonnement, et non moins de fierté, que je pouvais parcourir rapidement tout l’appartement à l’aide de mes quatre membres, en courant aussi bien qu’en bondissant.

Je me laissais vivre… Je m’engourdissais, m’endormais souvent, pelotonné dans la bergère bleue, ou sur le tapis lorsque le soleil l’inondait de ses rayons. J’étais heureux. Je ne m’habillais plus, ne me rasais plus, ne pensais plus à rien…

Une nuit, cependant, fut extrêmement difficile. J’avais, ce soir-là, élu domicile sur le lit conjugal. Des rêves confus m’agitèrent. Une vive et persistante douleur irradia dans tout mon corps. Ma peau tirait, me lançait, brûlait… Au réveil, je faillis ne pas reconnaître la chambre. Tout m’apparaissait plus grand autour de moi. Je jetai un coup d’œil dans la glace de l’armoire et, au début, ne vis rien. Etonné, je regardai plus attentivement et me vis enfin. J’étais bien là, pleinement achevé, superbe…

*        *       *

Ma femme rentra de vacances quelques jours plus tard. Je le compris dès sa sortie de l’ascenseur. Je l’entendis ensuite tourner la clef dans la serrure, puis entrer.

« Jérôme, Jérôme ! » -appela-t-elle- « Je suis arrivée ! Tu es là ? ». Je m’approchai lentement, avec précaution. A ma vue, elle s’exclama : « Oh ! Un chat ! » Puis en riant : « D’où sors-tu, toi ? ». Elle parcourut l’appartement, non sans force commentaires désobligeants sur mon incapacité à l’entretenir correctement. Puis, se tournant vers moi qui l’avais suivie avec prudence : « Tu es beau, toi ! Tu es un cadeau de Jérôme ? » Je voulus répondre et entendis un miaulement s’échapper de ma gorge.

Ma femme rit, se pencha vers moi et me prit dans ses bras. Pelotonné contre son sein, je me trouvai bien et me frottai contre elle. Elle rit encore, me caressa avec douceur, enfonça tendrement son visage dans mon cou en ajoutant : « Tu es gentil et tu es doux »… Il y avait très longtemps que ma femme ne m’avait fait de compliments, et encore moins témoigné de l’affection…

Elle me posa doucement par terre en me parlant de sa valise à défaire. Je la laissai s’éloigner et m’installai d’un bond dans la bergère bleue. Je m’étirai paresseusement, me roulai en boule et voulus sourire de bonheur. Je n’y arrivai pas.

Alors, je me mis à ronronner.

 

L’ombrelle et le parapluie

 

            Un parapluie et une ombrelle se rencontrèrent un jour et tombèrent passionnément amoureux l’un de l’autre.

            Cela s’était passé chez M. et Mme Durand, un couple de retraités fortunés, habitant les beaux quartiers. M. Durand avait acheté son parapluie dans un magasin spécialisé. C’était un homme exigeant qui aimait les belles choses. Aussi avait-il choisi un superbe parapluie en soie mordorée et au pommeau d’ivoire qui, une fois ouvert, protégeait parfaitement son élégante personne.

            Sous ce parapluie se retrouvait souvent également Mme Durand, femme raffinée à la peau délicate, craignant davantage le soleil que la pluie. Aussi, par beau temps, ne se séparait-elle guère d’une jolie ombrelle qu’elle avait achetée au marché. Il faut dire qu’il s’agissait d’une ombrelle magnifique d’élégance et de luminosité. Une fois déployée, les motifs flamboyants de sa toile jaune et bleue, à la Monet, attiraient le regard. Son manche, en bois d’olivier, achevait de lui donner un petit air provençal, évoquant le soleil et la bonne humeur.  

            Le parapluie, d’ailleurs, avait remarqué lui aussi ce bel objet. Il l’avait vu la première fois au cours d’un séjour estival des Durand au bord de la mer. Le parapluie était resté dans la voiture, posé sur la tablette arrière, en prévision du mauvais temps toujours possible en ce lieu. Mais il faisait ce jour-là un soleil radieux et Mme Durand avait ouvert son ombrelle aussitôt descendue du véhicule. A sa vue, et malgré son flegme habituel, le parapluie avait été fort impressionné.

            Leur rencontre toutefois n’eut lieu que quelques mois plus tard. Les Durand étaient partis en voyage, oubliant l’un son parapluie, l’autre son ombrelle. Leur femme de ménage profita de leur absence pour effectuer un nettoyage à fond de l’appartement. C’est ainsi que le parapluie, habituellement accroché au portemanteau de l’entrée, rejoignit l’ombrelle, sagement rangée dans un petit placard de cette même entrée. Là, dans la pénombre, elle côtoyait un vieux pardessus, deux imperméables, des bottes cirées, ainsi qu’une paire d’annuaires téléphoniques et un ancien catalogue de vente par correspondance. Elle y sommeillait ce jour-là, du sommeil dépité des ombrelles privées de lumière, lorsqu’une main décidée ouvrit la porte du placard et y introduisit l’un de ses congénères, lequel vint ainsi se ranger à ses côtés. Le nouvel arrivé la salua poliment, s’excusant de l’incommoder bien malgré lui.

            L’ombrelle n’avait guère remarqué le parapluie jusque là. Elle le trouva séduisant, avec sa toile luisante qui bruissait au contact, et l’éclat de son ivoire bien poli. Lui, de son côté, reconnut aussitôt l’ombrelle. Qui d’autre que cette belle créature aperçue au bord de la mer, pouvait être cette ombrelle, lumineuse même dans la pénombre, et si accueillante dans le frétillement de ses baleines repliées ?...

            Ignorant leurs voisins, le parapluie et l’ombrelle établirent la conversation. Il faut dire qu’ils avaient beaucoup de choses à se raconter. Car si tous deux rencontraient souvent M. et Mme Durand, ce n’était jamais dans la même situation : l’un par temps de pluie, l’autre sous le soleil… Leurs observations, concordantes ou complémentaires, les rapprochèrent rapidement. Rapprochement qui ne fut bientôt pas que langagier. Le lendemain, tout naturellement, le parapluie tendit à l’ombrelle un pommeau secourable lorsqu’elle manqua de glisser de son appui contre le mur. Un tremblement, un frissonnement, quasi imperceptibles, répondirent à son geste. Son cœur, pourtant endurci de parapluie forgé à affronter bourrasques violentes et neiges glacées, se mit alors à battre plus fort. L’ombrelle, troublée, se serra légèrement contre lui. Il y eut un silence chargé d’émotion. Leur conversation reprit, plus lente, plus sourde, entrecoupée, jusqu’à ce que –sans savoir comment- ils se retrouvèrent dans les baleines l’un de l’autre…  

            Ainsi, dans l’intimité du placard, abritées par le rideau complice que représentait le vieux pardessus, les étreintes passionnées de l’ombrelle et du parapluie alternèrent avec de longs échanges amoureux. L’ombrelle admirait chez son compagnon son flegme protecteur, son expérience –il avait beaucoup voyagé-, la justesse de ses propos, ainsi que sa façon attentive, quoique réservée, de l’écouter. Le parapluie, de son côté, était séduit par le tempérament fougueux de sa voisine, dont la fantaisie entreprenante bouleversait ses penchants naturels et lui apportait la chaleur qui lui manquait. Jamais, ni l’un ni l’autre, n’avait vécu de situation aussi excitante, aussi exaltante.

            Leur idylle dura ainsi ininterrompu pendant deux mois. Les Durand, malheureusement, finirent par revenir. Le parapluie retrouva son poste au portemanteau de l’entrée, et le couple d’amoureux en fut réduit à des échanges de regards déchirants les rares fois où quelqu’un ouvrait la porte du placard.

            Par chance cette année-là, grâce à un printemps précoce et à la peau délicate de Mme Durand, l’ombrelle sortit bientôt de sa retraite. Elle rejoignit alors son amant sur le portemanteau. Ce furent de délicieuses retrouvailles et leur passion renouvelée renforça leurs liens. Ainsi la relation s’installa, les obligeant bien malgré eux à s’accommoder de l’alternance de leur présence auprès des Durand.

            Chaque année l’hiver leur paraissait interminable, car l’ombrelle restait alors remisée dans le placard. La vie, cependant, leur réserva des surprises. Ainsi, la veille d’un voyage hivernal à Madère, Mme Durand, craignant d’oublier son ombrelle, la sortit du placard et l’accrocha au portemanteau. Elle y retrouva le parapluie, lequel ne devait pas être du voyage : rencontre fugace d’une nuit, nuit d’amour mémorable qui les projeta au sol, à la grande surprise des Durand qui ne comprirent jamais ce qui avait bien pu se passer…   

            Les demi-saisons, avec leur succession de soleil et de pluie, convenaient aux amoureux. Les étés également car, dans ce pays souvent pluvieux, le parapluie lui aussi était fréquemment de service.

            Bien sûr, il n’arrivait jamais que tous deux sortent ensemble, l’un et l’autre voyant partir son compagnon en soupirant, maudissant le sort cruel qui les avait destinés à des vies continuellement séparées.

            Avec le temps, comme toujours dans les couples, des zones d’ombre surgirent dans leur relation. Dans l’admiration de l’ombrelle pour le parapluie, se glissa graduellement une pointe d’irritation à son égard : lui, si sollicité et si fort, capable d’abriter l’un et l’autre des Durand, alors qu’elle ne protégeait que Mme… Il faut dire que le parapluie ne se privait pas de le lui faire sentir. L’ombrelle racontait alors, en les magnifiant, les compliments suscités par ses couleurs éclatantes, l’évocation du grand Monet qu’elle provoquait, suggérant indirectement une certaine pauvreté artistique chez son amant… Leurs disputes devinrent de plus en plus fréquentes et les Durand, étonnés, retrouvaient de temps en temps à nouveau, le matin, l’un ou l’autre tombé de son perchoir. « Tu l’as mal accroché », se reprochaient-ils mutuellement.

            Néanmoins, les inévitables et successives séparations du couple d’amoureux les réconciliaient toujours et, à chaque retrouvaille, le choc passionné de leurs baleines et l’entrecroisement fougueux de leurs manches témoignaient de leur joie renouvelée.

            Un épisode, toutefois, faillit être fatal à leur amour. Un jour Mme Durand, à la suite d’une mauvaise chute, se blessa à la hanche. Fêlure du fémur qui la cloua plusieurs semaines au lit. Une fois sur pied, ce ne fut pas avec l’ombrelle qu’elle sortit, mais avec une canne en métal, accessoire orthopédique fort disgracieux. Sa démarche bien améliorée restait encore malaisée, lorsqu’elle se vit offrir par son mari un objet de valeur, composé d’une tige en bois précieux, surmontée d’une poignée en argent ciselé. Cette canne luxueuse lui valut l’admiration de ses connaissances, et ne passa pas inaperçue non plus aux yeux expérimentés du parapluie… L’ombrelle flaira aussitôt le danger. D’autant qu’un nouvel objet venait de prendre place dans l’entrée de l’appartement : un porte-parapluie en faïence verte à fleurs rouges, où vinrent se loger la nouvelle canne et le parapluie… Cela se passait en hiver. L’ombrelle restait remisée dans le placard, se doutant dans l’angoisse de ce qui pouvait survenir dans le hall d’entrée…

            Car le parapluie était séduit par la nouvelle arrivée. Un peu trop effilée, un peu trop maigre, il est vrai ; mais si distinguée, si racée. Quelle classe dans sa robe sombre et sa noble tête, quelle finesse ! Elle parlait peu et avec retenue, mais elle avait fini par dévoiler ses origines. Elle venait, non pas d’un simple magasin, mais de chez un antiquaire, et avait appartenu à un lord anglais. Le parapluie en fut fort impressionné. Il ne put s’empêcher de la comparer à l’ombrelle, si peu discrète, si impulsive, un rien vulgaire pensa-t-il presque malgré lui… Il témoigna à la canne toute la courtoisie, tous les égards dont il était capable ; il lui montra son raffinement. Et alors que la pauvre ombrelle était dévorée de jalousie dans son placard, ce qui devait arriver arriva entre la canne et le parapluie…

            Bien sûr, leurs ébats parurent un peu pâles, comparés à ceux partagés avec l’ombrelle, mais le parapluie était grisé par cette nouvelle aventure. Sachant sa maîtresse à l’écart, il se donnait bonne conscience, se disant qu’elle n’en saurait rien. Et quelle n’était pas sa fierté lorsque, par mauvais temps, il accompagnait les Durand à l’extérieur, abritant de toute son envergure à la fois le couple et sa nouvelle conquête ! Jamais cela ne s’était produit avec l’ombrelle. Cela valait bien une certaine tiédeur dans les étreintes…

            Cette aventure, néanmoins, n’eut qu’un temps. Passé le charme de la nouveauté, le parapluie finit par s’apercevoir qu’il s’ennuyait… La canne et lui n’avaient plus grande chose à se dire. Ils étaient trop souvent ensemble, et ils se ressemblaient. Il y avait peu de place pour l’échange. Lorsque Mme Durand, enfin rétablie, rangea la canne dans sa chambre, avec ses affaires personnelles (C’était un objet trop coûteux pour être laissé à la portée de tout un chacun), le parapluie en fut soulagé. Depuis un temps d’ailleurs, ses pensées allaient vers l’ombrelle, laquelle continuait à verser des larmes amères dans la solitude de son placard.

            Ils se retrouvèrent quelques semaines plus tard, à la mi-saison, dans le porte-parapluies initialement occupé par son amant et la rivale. L’ombrelle y séjournait pour la première fois. Elle commença par battre froid l’infidèle, mais ne tarda pas à lui faire une scène de jalousie mémorable qui manqua de faire basculer le porte-parapluies…

            La nuit suivante, sa rancœur enfin soulagée, et après force serments de la part du parapluie, l’ombrelle lui accorda à nouveau ses faveurs. Comme à l’accoutumée, les délices des retrouvailles estompèrent les tourments passés.

            L’affaire, néanmoins, laissa une trace indélébile dans le cœur passionné de l’ombrelle. L’été suivant lui fournit l’occasion de prendre sa revanche…

            Un couple ami des Durand, propriétaire d’un chalet dans les montagnes, les invita à passer deux semaines avec eux. Ils s’y rendirent avec l’ombrelle et le parapluie. Le temps étant radieux, ce dernier ne quitta guère le chalet. L’ombrelle, par contre, était de toutes les sorties. Elle revint un jour de l’une d’elles en compagnie d’un superbe bâton de berger que M. Durand venait d’offrir à son épouse, en raison de son pas encore mal assuré dans les sentiers de montagne.

            C’était un beau spécimen, au corps noueux et robuste, d’une coloration dorée, s’harmonisant parfaitement avec le manche en bois d’olivier de l’ombrelle. Tous deux formaient un beau couple, respirant la santé et évoquant le bien-être et les balades au soleil. C’est ce que ne put s’empêcher de se dire le parapluie en les voyant. L’ombrelle devina ses pensées mais, avec une pointe de perversité toute féminine, ignora ses regards éloquents. Elle était d’ailleurs très réellement troublée par ce nouveau personnage, si rude et si puissant, si différent de ses congénères citadins… Pendant quelques jours elle l’observa. Elle admira l’assurance avec laquelle il soutenait le pas parfois trébuchant de Mme Durand, l’appui solide qu’il lui fournissait, l’extrême fiabilité de son aide, lui qui connaissait le terrain montagneux comme personne. Elle ne tarda pas à lui en faire compliment. Flatté par les propos d’une si jolie compagne, le bâton entreprit de la séduire, malgré son naturel plutôt renfrogné, fort avare de paroles. Car il n’avait guère l’occasion de parler, là-haut dans les alpages… Il lui raconta néanmoins le silence de l’immensité, le scintillement de l’étoile du berger, l’aube dorée par les rayons du soleil surgissant derrière les montagnes enneigées… Il lui décrit son rôle de guide, conduisant berger, chiens et troupeaux le long de précipices sur des versants escarpés… L’ombrelle en frissonnait d’émotion.

            Appuyés tous deux sur le dossier d’une chaise, sur le muret du jardin ou contre un tronc d’arbre, alors que Mme Durand se reposait, ils devisaient. L’ombrelle s’efforçait de chasser de sa tête la pensée de son parapluie, se disant qu’elle ne faisait rien de mal et que, d’ailleurs, il méritait bien une petite trahison.

            L’occasion se présenta vite d’en réaliser une grande… Un soir, les Durand, de retour d’une promenade, laissèrent le bâton et l’ombrelle sur le siège arrière de la voiture. La nuit avançant, le cœur de la belle se mit à battre la chamade. Ses baleines palpitèrent bien malgré elle, provoquant le rire moqueur de son compagnon. D’un geste ferme il maîtrisa leur mouvement involontaire. Puis il força quelque peu sa compagne, jusqu’à ce que l’ombrelle –se raccrochant désespérément au souvenir de la canne à pommeau d’argent- finisse par se laisser faire.  

            Il faut dire qu’elle en avait fort envie. Elle trouvait là un être fougueux comme elle, un impulsif, dont l’abstinence habituelle majorait les élans, bien loin des égards auxquels elle était accoutumée. Ce fut une expérience qui se prolongea toute la nuit. Le lendemain Mme Durand eut du mal à ouvrir son ombrelle et se demanda ce qui avait bien pu la détériorer…

            Cette aventure dura quelques jours, mais la pauvre infidèle ne tarda pas à la regretter. Maître du terrain, son compagnon –dont la verve semblait complètement épuisée- ne s’intéressait guère à elle en tant que personne et encore moins à sa vie de citadine. L’ombrelle se sentit flouée, utilisée. La nostalgie de son parapluie se mêlait à ses remords. Elle repoussa le rustre qui le prit assez mal, et sa situation aurait pu devenir fort délicate si les Durand n’avaient mis fin à leur séjour à la montagne.   

            Au grand soulagement de l’ombrelle, le bâton de berger resta au chalet, sa présence en ville étant inutile. Lui-même apprécia cette décision, se voyant mal déambulant sur le bitume, dans le bruit et la pollution. Même une jolie ombrelle ne compensait guère l’immensité diaphane de ses montagnes bien-aimées.

            Pour l’ombrelle et le parapluie, ce furent cette fois des retrouvailles difficiles. La première, confuse, cachait mal sa culpabilité. Le second, furieux, masquait sa colère par un abord glacial. Il attendait une explication qui ne venait pas et il n’adressait pas la parole à sa compagne. Même leur proximité dans le porte-parapluies ne parvint pas à briser la glace. L’ombrelle finit par se rendre malade : son mécanisme se bloqua complètement ; les Durand parlèrent de la remplacer et envisagèrent de s’en débarrasser. A ces mots, le parapluie faillit tomber malade lui-même. Cette nuit-là, il amorça une tentative de rapprochement, s’inquiéta de la santé de la malade. Tout cela aboutit à une explication générale, avec force larmes de la part de l’ombrelle, mêlées de reproches de l’un comme de l’autre, l’affaire de la canne n’étant pas oubliée. Cette fois-ci encore tout revint dans l’ordre ; leurs baleines se confondirent fébrilement et à leurs étreintes firent suite des serments d’amour et de fidélité éternels…   

            Ils tinrent parole. Plus rien ne vint troubler leur idylle ; leurs séparations forcées s’achevaient toujours dans le ravissement des retrouvailles. Les années passèrent, au rythme des hivers solitaires, des rencontres passagères les étés, très fréquentes en demi-saison… Ils vieillirent, mais leur amour n’en fut pas atteint. La patine du temps avait jauni l’ivoire du parapluie, terni la brillance de sa soie. Les couleurs éclatantes de l’ombrelle avaient pâli, un léger accroc entamait la perfection de sa toile. Leurs baleines à tous deux n’avaient plus tout à fait la tension d’avant, la même régularité dans leur écart.

            M. et Mme Durand vieillissaient eux aussi. Ils sortaient moins, ils se passaient plus souvent de leurs services. M. Durand finit par acquérir un parapluie pliant, plus pratique à porter. Celui-ci ne prit pas place dans le porte-parapluies de l’entrée. Mme Durand ne sortait plus guère sous le soleil ou, du moins, se tenait-elle systématiquement à l’ombre. L’ombrelle et le parapluie se reposaient, heureux de se retrouver ensemble. Leurs séparations répétées, toujours possibles, continuaient à donner du piquant à leur relation que la passion ne quittait pas.

            Puis vint le matin où la femme de ménage heurta malencontreusement le porte-parapluies avec l’aspirateur. La faïence se fendit et l’objet finit par se briser. L’ombrelle et le parapluie se retrouvèrent par terre. Leur bonheur ce jour-là connut son plus grave danger. Les Durand se dirent qu’ils ne se servaient plus guère d’eux, ils envisagèrent de s’en défaire. La terreur envahit les amoureux, mais elle fut de courte durée.

            M. et Mme Durand, en grands sentimentaux finalement, s’étaient attachés à ces deux fidèles compagnons de tant d’années. « Gardons-les –se dirent-ils- dans la malle à souvenirs ».

            C’est ainsi que le parapluie et l’ombrelle se retrouvèrent tous les deux côte à côte dans une malle de la cave, avec de vieux journaux, des albums de photos et des vêtements démodés. Aucune séparation ne vint désormais troubler leurs échanges. A la passion de la jeunesse, attisée par le manque et le désir inassouvi, succéda la tendresse de l’âge, laquelle se satisfait d’une présence continue.

            Dans la chaleur de cette présence,  ils se dirent qu’ils avaient bien mérité une vieillesse d’une telle douceur.

 

Danièle Covo est née à Buenos Aires, Argentine, où elle a vécu jusqu’à ses études universitaires. De famille européenne, parlant le français à la maison, elle a  par la suite vécu et travaillé à Paris. Elle a donc, depuis toujours, maîtrisé aussi bien l’espagnol que le français (au point qu’elle-même est incapable de dire laquelle des deux langues est sa langue maternelle…). Bien que l’écriture l’ait accompagnée tout au long de sa vie, elle s’est consacrée à son métier de psychologue et de psychanalyste. C’est au terme de sa carrière professionnelle qu’elle revient à cet amour d’enfance qu’a toujours représenté pour elle l’écriture. A quinze ans, un de ses textes a été publié en anglais aux Etats Unis, alors qu’elle y séjournait pour des raisons médicales. Une de ses nouvelles (« Tango ») est parue en français et en espagnol dans Vericuetos de Mars 2010. Cette nouvelle, inspirée d’un tableau de son ami le peintre Alvaro Valbuena, ouvre d’ailleurs et donne son titre à un recueil de quatre nouvelles paru aux Editions Complicités en 2013. Lauréate du concours Plumes de Neuilly en 2015, et à nouveau en 2016, en raison de deux autres de ses nouvelles, elle travaille actuellement sur l’écriture d’un roman.

 

Daniela Covo nació en Buenos Aires, Argentina, donde vivió hasta emprender sus estudios universitarios. En su familia, originaria de Europa, el idioma hablado era el francés. Más tarde vivió y trabajó en París. Dominó pues siempre tanto el español como el francés (a tal punto que ella misma es incapaz de decir cuál de los dos idiomas es su lengua materna…). Aunque la escritura la haya acompañado a lo largo de toda su vida, se consagró a su profesión de psicóloga y de psicoanalista. Actualmente, al término de su carrera profesional, se reencuentra con ese amor de infancia que siempre ha sido para ella la escritura. A los quince años de edad, uno de sus textos fue publicado en inglés, en los Estados Unidos, donde residía por razones médicas. Uno de sus cuentos (“Tango”) fue publicado en francés y en español en Vericuetos de Marzo del 2010. Inspirado de un cuadro de su amigo, el pintor Alvaro Valbuena, encabeza el libro de cuentos así intitulado, publicado por las Editions Complicités en el 2013. Laureada en el concurso literario Plumes de Neuilly en el 2015, y nuevamente en el 2016, por dos otros de sus cuentos, tiene actualmente una novela en preparación.

 

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